Une autre version de la réalité
Une programmation de Yaniya Lee
À travers nos écrans, nous faisons l’expérience du monde par le biais d’images en mouvement, pourtant celles-ci possèdent une capacité limitée à transmettre la réalité. Parfois, elles retiennent, d’autres fois, elles en montrent trop. Cette programmation aborde la manière dont les images sont réalisées. Il ne s’agit pas uniquement de ce qu’elles montrent, mais plus précisément de comment le sujet est capté et présenté.
John Smith, Marcell Iványi, Razan AlSalah, ariella tai, Dana Dawud et Terence Dixon révèlent comment les récits visuels sont tissés : dans chacune de leur œuvre, un ensemble d’images en mouvement soigneusement élaboré attire l’attention sur nos processus d’attribution de sens. Ici, les calembours visuels, la culture populaire, la violence, la mémoire et la guerre sont présentés à l’aide de diverses méthodes : le montage et les travellings, les images déformées et les sons distordus, les rythmes chorégraphiés, les textures et les couleurs intenses. L’expérimentation formelle démontre le lien inexact entre le sens et la représentation.
Parce que quelque chose est en jeu. La façon dont nous recevons et déchiffrons les images en mouvement s’est modifiée avec le temps. Pensons aux différences entre les appareils Instamatic des années 1970, les caméscopes VHS des années 1990 et les GoPros et téléphones cellulaires que nous utilisons aujourd’hui. La manière dont ces appareils enregistrent altère ce que nous voyons à l’écran et modifie notre perception du monde. Je m’intéresse à comment les images en mouvement vous montrent ce qu’elles montrent. Si nous nous attardons à cette construction, je crois que ces méthodes révéleront comment la représentation peut être en décalage par rapport à la réalité ou évoquer plus que ce qu’une seule image ne pourra jamais contenir.
Associations, John Smith, 1975, 7 min.
Des images tirées de magazines et de suppléments couleur accompagnent un texte parlé extrait du livre Word Associations and Linguistic Theory du psycholinguiste américain Herbert H. Clark. En utilisant les ambigüités propres à l’anglais, Associations oppose la langue à elle-même. L’image et le mot travaillent ensemble/contre l’un l’autre pour détruire/créer du sens. Les rébus de Smith nous rappellent que nous faisons toujours des associations avec ce que nous voyons.
Wind (Szél), Marcell Iványi, 1996, 7 min.
En s’inspirant de The Three Women, une photo de 1951 prise par Lucien Hervé, Wind invite à s’interroger sur ce qui se trouve à l’extérieur du cadre. Cette exploration en 360 degrés d’une scène imaginaire se déroule dans une campagne reculée où trois femmes sont témoins d’un événement troublant. Dans l’univers de Wind, comme l’a expliqué Iványi en entrevue, les gens de la région « ont vu des personnes mourir devant leurs yeux et ne sont tout simplement plus sensibles à cela. Comme lorsque nous regardons tous les jours la télévision, CNN, et que nous n’y sommes plus sensibles. »
Cavity, Ariella Tai, 2019, 6 min.
cavity est une vidéo qui traite de la vengeance. En puisant dans des images et des sons provenant de médias populaires et cultes qui sont ensuite manipulés, cavity cherche à traiter le récit et la performance chez les femmes noires comme étant malléables, contenant des possibilités d’action, d’interprétations alternatives et de solutions. À quoi ressemblerait une riposte contre les gens qui nous rejettent ? Comment y prendrions-nous plaisir ? tai utilise la déformation pour se réapproprier et distordre des images reconnaissables en créant de nouveaux récits au fil du processus.
Your Father Was Born 100 Years Old And So Was The Nakba, Razan AlSalah, 2017, 7 min.
Oum Ameen, une grand-mère palestinienne, retourne dans sa ville natale de Haïfa grâce à Google Maps Streetview, la seule manière pour elle de voir la Palestine aujourd’hui. Un logiciel de navigation sur Internet devient une passerelle vers l’exploration d’un lieu inaccessible et d’une autre époque.
Palcorecore, Dana Dawud, 2023, 6 min.
Palcorecore de Dana Dawud est une fusion hypnotique entre danse, séquences d’archive et vidéos qui ont circulé sur Internet, qui rapproche passé et présent dans un portrait viscéral de la vie palestinienne. Le titre de cette programmation est une adaptation d’une réplique tirée du film de Dawud, dans lequel elle utilise une esthétique corecore pour présenter un montage de la vie et de la résistance palestinienne. « Ce monde numérique devient un répertoire de désobéissance, a-t-elle expliqué dans un essai, dans lequel l’action de documenter, de partager et d’être témoin de ces images sert de contre-récit au discours de désespoir dominant. »
Meeting the Man: James Baldwin in Paris, Terence Dixon, 1970, 28 min.
Une rencontre avec James Baldwin ne se déroule pas tout à fait comme prévu pour un groupe de cinéastes blancs prétentieux dans ce court métrage extrêmement rare filmé à Paris. Il s’agit d’un aperçu instructif de la vision intellectuelle du monde de Baldwin, pleine de frictions et d’idées. Dans ce portrait, l’écrivain déroute et dissimule, s’opposant à la prérogative insistante du réalisateur. Le film de Dixon révèle subtilement à quel point le montage est crucial pour façonner notre perception d’un sujet.